Imaginez un seul chien capable de déplacer 700 brebis. Un chien puissant, impressionnant, mais collé à son maître, prêt à travailler dur chaque jour. C’est le pari un peu fou, mais totalement assumé, d’Amandine Gastal, éleveuse en Aveyron, qui a choisi d’allier deux passions très fortes : les chiens de conduite et la sélection génétique. Et au quotidien, cela change tout sur la ferme.
Une histoire qui commence avec une chienne… et un déclic
Tout démarre en 2006, sur le Gaec des Coulons, au Truel, en Aveyron. La famille accueille sa première chienne beauceron. L’idée au départ ? Avoir un chien impressionnant, franc, qui sait vraiment travailler.
Trois ans plus tard, à 19 ans, Amandine fait un choix qui va orienter toute sa vie. Elle économise tout un été pour acheter son premier chien avec pedigree, Élan, un beauceron lui aussi. Pas de border collie, pas de solution “classique”. Elle veut un « vrai beauceron », à son image : entier, engagé, différent.
C’est lui qui donnera son nom à l’élevage : la bergerie d’Élan. Un affixe, ce “nom de famille canin” qui permet de reconnaître la provenance des chiens inscrits au livre des origines. Un détail pour certains, un vrai engagement de sérieux pour elle.
Du BPREA aux premiers chiots : se former pour bien faire
Pendant son BPREA, Amandine part en stage dans le Doubs, dans un élevage de vaches laitières. Elle y apprend le métier… mais surtout, elle y découvre une autre dimension du beauceron : un chien de conduite utilisé au quotidien, bien dressé, précis, utile.
Elle suit des stages de dressage, observe, pose des questions, teste. Et là, elle comprend à quel point un chien bien éduqué peut vraiment transformer le travail sur une exploitation. Moins de fatigue, moins de stress sur les animaux, plus de sécurité. Elle le répète encore aujourd’hui : les stages sont quasiment indispensables.
En 2012, sa première portée de chiots voit le jour. Deux ans plus tard, en 2014, elle s’installe officiellement sur le Gaec de ses parents, avec son propre atelier de sélection de beaucerons. Ce n’est pas une idée “bonus”, mais un vrai projet d’élevage, qu’elle a dû défendre et imposer. « Il faut savoir ce que l’on veut », dit-elle simplement.
Quand la sélection génétique s’invite chez les chiens
Sur le Gaec des Coulons, la sélection génétique faisait déjà partie du quotidien avec environ 700 brebis lacaunes en schéma de sélection. Amandine grandit dans ce contexte exigeant, où chaque choix est réfléchi : on pèse les qualités, les défauts, on suit des lignées, on mesure les résultats.
Elle transpose tout naturellement cette rigueur aux chiens de conduite. Pour elle, l’élevage de beaucerons est l’endroit parfait pour mêler ses deux passions : les chiens et la génétique. Mais elle le reconnaît : avec les chiens, l’affect est plus fort.
On s’attache, on connaît chaque caractère, chaque regard. Il y a un côté très sentimental. Pourtant, pour garder un vrai niveau de sélection, elle doit rester rationnelle. Trop d’affect, et la qualité baisse. Elle le sait et s’y tient.
Pourquoi choisir un beauceron plutôt qu’un border collie ?
Vous vous posez peut-être la question. Elle aussi l’a entendue des dizaines de fois. Sa réponse ? « Et pourquoi pas ? »
Le beauceron est le plus grand des chiens de berger français. Physiquement impressionnant, il peut “faire peur” à première vue. Cette présence est un atout pour la garde, surtout dans des zones isolées. Mais derrière ce gabarit se cache un chien très proche de son maître, vraiment désireux de lui faire plaisir.
Oui, il a la réputation d’être un peu têtu. Mais bien dressé, il devient un chien de travail polyvalent. Moins “chirurgical” qu’un border collie sur des mouvements très fins, il excelle en revanche sur les grands lots. Sur le Gaec, un seul beauceron peut suffire pour conduire 700 brebis. La puissance et le mental font la différence.
Un élevage à taille humaine, ancré dans une vraie ferme
Le cadre de cette histoire, c’est une exploitation bien réelle. Au Truel, le Gaec des Coulons élève environ 700 brebis lacaunes pour la production de lait livré en AOP Roquefort à la laiterie Papillon. Les brebis sont traites de septembre à mai. Il y a aussi 60 suffolks, quelques vaches, et bien sûr… les beaucerons.
Amandine est associée avec sa mère, son frère et sa sœur. Elle jongle entre les chiens, le travail d’astreinte au troupeau laitier, et ses responsabilités de présidente d’un GIE. L’organisation n’est pas toujours simple. Heureusement, la famille est nombreuse sur l’exploitation, ce qui permet de se relayer.
Côté chiens, elle élève une dizaine de beaucerons. Parmi eux, quatre à cinq femelles reproductrices, quelques jeunes en formation, et des retraitées qui profitent du calme. Les chiennes ne sont en chaleur que tous les six mois et n’ont qu’une portée par an. Le rythme reste volontairement raisonnable.
Une sélection rigoureuse : santé, morphologie et travail
Chaque portée est pensée à l’avance. Les femelles de la bergerie d’Élan sont saillies par des mâles extérieurs, choisis avec soin sur leur pedigree, leur morphologie et leurs aptitudes de travail. Pas de reproduction “au hasard”.
L’objectif ? Respecter le standard de la race tout en conservant et en renforçant de vraies qualités de chiens de conduite. Cela passe par des critères physiques, mais aussi comportementaux. Un beauceron puissant, oui, mais qui garde la tête froide au milieu d’un troupeau.
Côté santé, les parents sont radiographiés pour dépister les dysplasies des hanches et des coudes. Ils passent aussi un test de surdité. Tous les chiens qui sortent de la bergerie d’Élan ont un pedigree. Pour les acheteurs, c’est une garantie de traçabilité et de sérieux.
Des chiots vendus jeunes pour un dressage sur-mesure
En rythme de croisière, la bergerie d’Élan vend entre 30 et 40 chiots par an. Ils partent à l’âge de deux mois environ, pour un prix autour de 1 700 € TTC. Ce prix inclut tout le travail de sélection, de soins, de socialisation, de suivi.
Pourquoi si jeunes ? Parce qu’Amandine y croit profondément : c’est à l’éleveur utilisateur de dresser son chien. En apprenant ensemble, le binôme se construit. Les codes se mettent en place, la confiance aussi. Un chien “clé en main”, déjà dressé par quelqu’un d’autre, fonctionne parfois moins bien, car chaque personne a sa façon de travailler.
Le temps de dressage varie selon le chien, son tempérament, la régularité du travail. En général, un beauceron est opérationnel au bout de deux à trois ans. Avant de l’emmener au troupeau, Amandine conseille toujours de poser les bases solides : obéissance, ordres clairs, calme.
Comment bien démarrer avec un beauceron de conduite ?
Si vous envisagez un jour d’acheter un chien de conduite, la manière de débuter compte énormément. Amandine insiste souvent sur quelques points simples, mais décisifs.
- Commencer par les ordres de base : rappel, stop, couché, marche au pied.
- Garder des séances courtes, régulières, dans le calme.
- Ne pas brûler les étapes en le mettant trop tôt sur les brebis.
- Si possible, participer à des stages de dressage avec des brebis habituées aux chiens.
Les clients de la bergerie d’Élan sont majoritairement des éleveurs : brebis, vaches, chèvres, volailles. Les chiots partent en France, en Europe, et même jusqu’aux États-Unis. Entre 50 et 70 % des chiots rejoignent des fermes, où ils deviennent de véritables partenaires de travail.
Un suivi à vie : la responsabilité d’un bon éleveur
Pour Amandine, vendre un chiot n’est jamais un simple acte commercial. Elle se sent responsable des chiens qu’elle met au monde. Elle propose donc un suivi à vie à ses clients.
Elle reste disponible pour répondre aux questions sur le dressage, les comportements, les choix à faire au quotidien. Et elle va plus loin : si un maître ne peut plus garder son chien ou ne souhaite plus le faire, elle s’engage à le récupérer. Elle le replace si possible, ou le garde sur l’exploitation.
Ce n’est pas un détail. C’est une vraie démarche éthique. Quand un client la rappelle dix ans plus tard pour reprendre un chien de la bergerie d’Élan, elle sait alors qu’elle a bien fait son travail. Pour elle, c’est le plus beau des compliments.
Un palmarès national… sans perdre l’esprit ferme
En treize ans, la bergerie d’Élan s’est construit une solide réputation dans le monde du beauceron. L’élevage a été élu à deux reprises meilleur élevage de beaucerons de France. En 2025, une étape symbolique est franchie : trois de ses chiens décrochent le titre de champions de France en conformité au standard.
Et cette même année, l’élevage est sélectionné pour participer au Salon de l’agriculture. Une vitrine nationale, une reconnaissance du travail accompli. Mais derrière les titres et les photos, le cœur du projet reste le même : des chiens de travail équilibrés, utiles, proches de l’humain.
Allier passion et profession : ce que l’on peut retenir
L’histoire d’Amandine Gastal montre qu’il est possible d’associer une vraie passion et une activité professionnelle solide. Ses chiens de conduite ne sont pas un “plus” décoratif. Ils sont intégrés au fonctionnement de la ferme, pensés sur le long terme, sélectionnés avec autant de rigueur que les brebis.
Si vous êtes éleveur, ou simplement passionné de chiens, son parcours donne des pistes concrètes : se former, choisir une race en cohérence avec ses besoins, travailler la génétique sans sacrifier le bien-être, rester disponible après la vente.
Au final, sur les collines de l’Aveyron, entre les brebis destinées au Roquefort et les chiens noirs et feu qui filent dans les prés, une chose saute aux yeux. Quand on allie vraiment ses deux passions, le travail prend une autre dimension. Et cela se voit, dans chaque regard de beauceron attentif, prêt à partir au troupeau au moindre geste de sa maîtresse.










